« J'ai tout de suite adoré cet endroit. J'aurais donné n'importe quoi pour qu'ils m'acceptent ici. Le bordel qui habitait là ressemblait totalement à celui qui m'habitait depuis toujours. C'est comme si leurs engueulades, c'étaient celles qui avaient lieu en permanence dans ma tête depuis que je suis tout petit. » Xavier - L'auberge espagnole
Ici, il a fallu créer de toute part cette maison du bonheur qui donne envie à quiconque y entre d'y habiter pour toujours. Je le connais ce havre de paix, ma copine Hélène m'avait déjà fait miroiter ce paradis sur terre, cet Eden de la déco qu'est la colocation.
Après un mois ensemble au 3175 Lacombe, une quarantaine de nuits, une centaine de repas, une bonne vingtaine de cris du style « Bastien, la cuvette ! », « Maxime, le balai ! », un nombre incalculable de fous-rires, quatre expéditions au Maxi et une jambe cassée, nous essayons toujours de trouver notre auberge espagnole. Après avoir habité seule pendant deux ans, me voilà obligée de devoir compter pour les autres, penser pour les autres et accepter le fait que ma manière de faire n'est pas forcément la meilleure. Bizarrement, ce n'est pas si facile, il ne suffit pas de multiplier les choses par quatre pour s'en sortir. « Il en est de la lecture comme des auberges espagnoles, on y trouve que ce qu'on y apporte. » Et chacun doit apporter de manière équitable. La colocation, ce n'est pas seulement partager un appartement et diviser les frais, c'est aussi multiplier les aimants sur le frigo afin d'y coller les emplois du temps, les tickets de caisse des dépenses communes et les « Golden rules of colocation » ; c'est savoir ce que les autres aiment manger le matin, reconnaître leurs produits douches, avoir le sourire lorsqu'ils poussent la porte d'entrée, ne pas finir le paquet de céréales ; c'est participer à des réunions solennelles après manger pour expliquer ce qui ne va pas, savoir dire à l'autre quand il te tape sur les nerfs, se raconter ses rêves le matin ; c'est remercier l'autre profondément quand il se dévoue pour faire quelque chose que tu n'aimes pas ; c'est voir comme un chevalier servant l'homme viril qui te protège des araignées avec son chausson tueur, pouvoir s'en prendre à quelqu'un d'autre quand le rouleau de papier-toilettes n'est pas changé ; c'est cuisiner pour les autres et apprécier qu'ils se régalent ; c'est jouer au Kems et jubiler de sa victoire sur l'autre, créer de nouvelles phrases avec le poème aimanté de Baudelaire offert par une des amies les plus chères, ne pas aller à la piscine toute seule, toujours avoir quelqu'un à qui parler ; c'est avoir envie de tout faire ensemble parce que même si souvent, très souvent, on a mutuellement envie de se mordre, c'est pour une bonne raison que l'on dort sous le même toit et que l'on guette le bruit de la clé dans la serrure quand l'un de nous quatre est seul dehors à affronter le monde sans les autres. Je suis fière de ma colocation, elle ne ressemble pas aux autres, elle est mieux, bien mieux. Parce que notre victoire, elle est dans le frigo. Elle est dans le fait que nous partageons toutes les étagères. Pas de no man's land, pas de guerre de position. Ma colocation, je l'aime autant que je peux la détester parfois. C'est un peu comme une famille. Une nouvelle famille. Ma nouvelle famille. Car c'est un peu ça, une famille. Un groupe de personnes qu'on déteste, mais surtout, qu'on aime tellement qu'on en oublie les défauts et avec qui on partage l'intégralité du frigo. C'est comme ça qu'on apprend à vivre ensemble. C'est comme ça que moi, j'ai appris. Il me reste beaucoup de chemin.


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