[Claire, en direct de Montréal, partage avec vous son premier article!]
Depuis que nous sommes arrivées à Montréal, je n'ai cessé de me demander si je finirais par prendre conscience qu'il ne s'agit pas vraiment de vacances, mais d'un échange d'un an loin de nos petites habitudes, de notre vie confortable. Et bien ce moment est arrivé, j'ai réalisé que je suis à Montréal, loin de la France, de mes chers parents. Et que désormais je suis une grande fille dans un pays que je ne connais pas. Que je ne peux compter que sur Ugoline, qui est ma béquille, et qui me soutient malgré tout ce qui nous arrive. Je vous laisse le soin de relire cette phrase, vous en comprendrez la saveur sous peu.
Mais revenons quelque peu en arrière, que je vous raconte comme s'est déroulée cette si belle prise de conscience.
Le samedi 10 Septembre a été l'occasion pour les quatre joyeux compères du 3175 Lacombe d'organiser une petite sauterie dans leur appartement. Au douze coups de minuit la fête battait son plein, la musique résonnait au rythme des éclats de rire, les esprits s'échauffaient. Les têtes tournaient, la mienne peut-être un peu plus que les autres. Mon esprit avancé de loutre des neiges décida alors qu'il était judicieux d'accepter l'invitation d'un petit groupe d'invités, à savoir aller boire un dernier verre de l'amitié dans un appartement proche. Après avoir prévenu ma coéquipière Ugoline, j'allais donc voir si l'herbe est plus verte de l'autre côté de la rue. Au bout d'une heure là-bas je décidais qu'il était temps de rentrer à la maison. Pour cela il fallait retrouver la porte de sortie. Pour cela il fallait descendre les escaliers. J'ai bien descendu les escaliers. Mais pas de la manière dont on l'entend habituellement. Une heure plus tard je m'endormais dans mon lit, blanche comme un linge, la cheville de la taille d'un jambonneau, et source de l'angoisse la plus totale pour mes colocataires.
Le réveil a été difficile, vous l'imaginez bien. Dans mon esprit embrouillé se mélangeaient des flash de mon retour à la maison, une honte grandissante, un bon nombre d'interrogations, un sentiment de plus en plus important de culpabilité. Ugoline et Bastien ont donc commencé à me raconter le retour à la maison. Qui a été extrêmement difficile. D'abord parce que ma cheville grossissait à vue d’œil. Ensuite parce j'étais dans un état d'hystérie presque effrayant, refusant que l'on me porte et que l'on m'aide, répétant des phrases stupides et qui ne laissaient aucun doute quant à mon état d'ébriété plus qu'avancé. Mes derniers souvenirs me ramènent à un clopignement devant la maison et Bastien quelque peu énervé contre le monde entier. Ils ont finalement réussi à me coucher (j'ai d'ailleurs exigé qu'ils dorment avec moi) et je me suis mise à ronfler comme une soupière.
Le sommeil des égoïstes est peut-être le plus tranquille... Ugoline n'a pas fermé l’œil.
Lorsque je me suis réveillée, force a été de constater qu'il ne s'agissait pas d'un simple hématome. Si l'université de Montréal a bien mis en place une clinique pour ses étudiants, elle est fermée le dimanche. Il a donc fallu prendre son mal en patience (ainsi que beaucoup de glace) et attendre le lendemain pour statuer sur mon sort.
Lundi 12 Septembre, les paris allaient bon train sur mon cas. Tout comme ma culpabilité. Incapable de poser le pied par terre (qui avait pourtant presque entièrement dégonflé grâce à la glace), j'étais une handicapée, constamment assistée par Ugoline. Nous avons donc décidé de nous rendre au CEPSUM, où se trouve le cabinet médical sans rendez-vous, ouvert à tous les étudiants de l'UdeM. God bless notre voisin qui a accepté de nous y conduire en voiture. 60 dollars plus tard j'étais examinée par un médecin. Qui a décidé de m'envoyer à l'hôpital pour passer des radios, car il ne s'agissait vraisemblablement pas d'une foulure. Clopinant toujours (et toujours aidé d'Ugoline, qui ne me quittait pas d'une semelle), j'ai loué des béquilles et suis montée dans le pick-up du Service de Sureté de l'UdeM, se chargeant notamment d'accompagner les étudiants à l'hôpital.
Ce qui est incroyable c'est qu'à tout moment, les québécois sont prévenants, rassurants. Médecin, infirmière, secrétaires, ambulanciers, tous ont fait leur possible pour que ce moment se passe bien pour Ugoline et moi.
Finalement nous arrivons à l'hôpital, tout près de chez nous, dans la même rue d'ailleurs. Commence alors un long moment dans un hôpital nord-américain que l'on pourrait décrire comme "typique". Autant vous prévenir tout de suite, c'est moins glamour que Grey's Anatomy. Allez, venez, je vous emmène.
Tout d'abord, il faut prendre un ticket, que vous serez fort dans votre petite main en attendant qu'on appelle votre numéro. Le 92 aura donc désormais une valeur toute particulière. Un haut parleur agressif vous indique alors de vous rendre au guichet A. Quelques clopinages plus tard vous vous asseyez sur un fauteuil et un monsieur, à qui vous ferez répéter toutes ses phrases à cause de son accent, vous demande pourquoi vous êtes là. Pas d'inquiétude, c'est la douzième fois que vous racontez votre triste histoire, vous commencez à savoir quoi dire. Le monsieur coche des petites cases à chaque fois que vous répondez à une question, puis il vous prend votre température et votre tension. Vous avez ensuite le droit de retourner vous asseoir dans la salle d'attente.
[Félicitation, première étape réussie avec succès!]
Maintenant il faut attendre pour ouvrir un dossier dans l'hôpital. Quelques minutes plus tard, on vous appelle à nouveau. Clopinage clopinage. Vous donnez toutes les informations nécessaires, ainsi que le nom de jeune fille de votre mère, et son prénom. Mais vous n'avez pas votre Carte Soleil, parce que vous n'avez pas votre RamQ, parce que vous n'avez pas votre CAQ, parce que vous n'aviez pas de lettre d'acceptation à temps plein, parce que votre conseillère pédagogique vous a soutenu qu'un temps partiel c'était la même chose. La Carte Soleil c'est l'équivalent de la Carte Vitale en France. Et sans ce précieux morceau de plastique, vous devez avancer tous vos frais. Absolument tous.
[Rassurez-vous, vous avez souscrit à une assurance maladie complète, qui vous remboursera totalement. Vous pouvez aussi vous féliciter de ne pas avoir été un boulet sur ce coup.]
Vous devez donc vous rendre au bureau 310 pour payer. Car ici on paye avant de se faire soigner. 650 dollars, et une légère toux au moment de tendre sa carte bleue, plus tard, vous avez le droit d'aller tendre un papier à la dame qui vous a chassé parce que vous n'aviez pas de Carte Soleil, papier avec un énorme tampon rouge NON-RÉSIDENT. Vous avez donc le droit à un magnifique bracelet blanc d'hôpital avec votre nom et celui de votre mère. Et vous avez aussi le droit d'aller vous asseoir.
[Bravo! Ça fait seulement 1h30 que vous êtes là!]
À partir de là commence la partie la plus sympathique de votre aventure, la salle d'attente. Il ne s'agit pas de n'importe quelle salle d'attente. Moquette grise partout, une minuscule télé, votre voisin qui a la tête qui tombe toutes les cinq secondes parce qu'il s'endort, votre autre voisin qui a un masque autour de bouche (et ce n'est pas pour vous rassurer étant donné qu'il y a des affiches partout autour de vous "la rougeole circule, mettez un masque". Est-ce que vous êtes vaccinée contre la rougeole d'ailleurs?), des toilettes qui ne ferment pas à clé et qui donnent sur la salle d'attente (les odeurs sont comprises dans le pack salle d'attente). Enfin bref, LA vraie salle d'attente. Votre pied vous fait de plus en plus mal et vous ne trouvez pas vraiment de position pour soulager la douleur. Alors vous attendez, tout simplement. Votre coéquipière en profite pour vous apprendre à jouer au Sudoku, le seul jeu sur votre téléphone québécois, et vous trouvez toujours ça aussi inintéressant. Au bout d'une heure vous entendez votre nom marmonné dans le haut parleur, avec un drôle d'accent hésitant entre le québécois et l'anglais. Vous vous levez (comme tout le monde s'ennuie, on en profite pour vous dévisager), et vous vous dirigez vers la salle numéro 2, espérant voir la lumière au bout du tunnel. Comme vous êtes seul dans une salle de consultation à l'américaine vous ne pouvez pas vous empêcher de de faire n'importe quoi avec votre coéquipière. Lorsque la porte s'ouvre enfin, vous prenez un air absolument détendu. Vient alors le moment mémorable de l’auscultation. Le médecin (tout de rose vêtu) se penche, regarde votre pied, dit "ah ok". Et vous conseille d'aller faire une radio. En attendant, vous pouvez aller dans la salle d'attente.
[Soyons clair, vous n'avez pas vraiment avancé depuis deux heures et demi.]
Mais vous avez de la chance, l'étape de la radio va très vite, vous avez juste le temps de clopiner jusqu'à la salle d'attente, sans vous asseoir, et de retraverser le couloir dans l'autre sens parce qu'on vous appelle. Vous vous allongez et on vous demande de plier la cheville dans des positions qui vous semblent soudain inhumaines. Lorsque la torture se termine, vous jetez un coup d'oeil discret à la radio qui s'affiche à côté de vous, mais c'est trop loin et puis de toute façon vous ne comprenez rien. Vous demandez si vous pouvez connaître les résultats mais on vous répond que c'est la surprise. Cela vous amuse beaucoup. Et maintenant devinez où vous devez aller? Oui, bravo, dans la salle d'attente.
On finit par vous appeler. Roulement de tambour. Votre rose de médecin, la tête penchée sur le côté, et les yeux presque embués de larmes, vous annonce: "Oooooh, it's broken". Ah. Une résidente entre alors dans la pièce, vous ausculte dans tous les sens et vous annonce qu'elle ne sait pas si un plâtre suffira ou s'il va falloir opérer. Vous avez chaud. Elle va en discuter son boss dit-elle. Pour le moment vous clopinez (quelle maîtrise de la béquille!) jusqu'à la salle d'attente. Petit moment d'angoisse passager, ça commence à devenir sérieux.
[Profitons de cet arrêt sur image pour préciser que la prise de conscience a lieu ici. À cet endroit précis, quand vous réalisez que vous êtes loin de tous repères, que vous n'avez pas d'assurance maladie locale qui vous évite d'avancer vos frais, que vous n'avez pas la moindre idée du coût de cette potentielle opération, que votre séjour ne se passe pas comme vous l'aviez imaginé.]
On appelle votre nom une dernière fois. Finalement pas d'opération. Vos épaules viennent de perdre 15 kilos d'angoisse. Il faudra simplement porter une ravissante "walking boot" jusqu'à ce que tout rentre dans l'ordre. Vous prenez votre ordonnance et partez, escorté par l'équipe de choc de l'équipe de Sureté de la fac, qui vous dépose devant votre petite maison.
[Niveau terminé, vous avez vaincu l'hôpital Ste Mary!]
Et maintenant, il faut rester au lit, attendre que tout s'arrange. Ma chambre est devenu le repère de la coloc, chacun alterne pour s'occuper de "Clopin", mon nouveau surnom. S'ils réussissent à me supporter encore un peu à la fin de cette convalescence je pourrai m'estimer heureuse.
Il est parfois extrêmement difficile d'exprimer sa gratitude avec de simples mots. J'aimerais pourtant vraiment y parvenir, et leur dire que ma nouvelle petite famille est la meilleure du monde (même si Bastien ne secoue pas toujours le tapis de la salle de bain). Ugoline, ma meilleure amie, ma soeur, ma maman, tout en même temps. C'est follement difficile de parvenir à lui dire tout ce que je ressens en ce moment. J'essayerai juste de lui montrer, au quotidien, à quel point elle change ma petite vie.
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